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Portrait

Frank Zappa — l’icône oubliée

Rédigé par

Le 23 mars 2017

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Le 5 janvier dernier mourrait le compositeur et chef d’orchestre Pierre Boulez. On assiste désormais une série d’évènements musicaux en son hommage, visant à rappeler l’importance historique de son œuvre. Si Le marteau sans maître vient remplir — à juste titre — les programmes des salles de concerts parisiennes, un de ses projets les plus originaux ne sera sans doute pas reprogrammé : il s’agit de l’album Boulez conducts Zappa réalisé en 1984. Les articles de presse glosant la mort de Boulez n’ont certes pas hésité à mentionner la rencontre entre le musicien contemporain et l’artiste affublé de la dénomination « rock-star » ; et pour cause, le paradoxe veut que Zappa soit reconnu tandis que son œuvre reste méconnue, voire mal-aimée.

Une moustache iconique, une attitude insolite, ce sont les traits généraux que l’on retient aujourd’hui du guitariste et compositeur Frank Zappa, né en 1940 à Baltimore et mort il y a 23 ans. Zappa est un nom connu de tous, une référence qui hante l’histoire du jazz et du rock. Il évoque tout au plus l’expression satirique de la culture américaine ou l’image d’une « rock-star ». Ce musicien incarne l’ambivalence de la célébrité et de la désaffection ; peu écouté par les générations actuelles, son art ne demeure plus qu’un vestige du passé et sa reconnaissance ne lui confère plus qu’un prestige purement nominal.

L’univers du rock n’est pas très à la mode en ce moment (ou pas encore), mais on aurait pu penser que Zappa échapperait à ce désaveu malheureux. En effet, il ne s’agit pas simplement d’un « rocker », mais bien d’une personnalité singulière, collecteur d’influences diverses, jazzman et compositeur de musique contemporaine à la fois. Notre époque aurait pu le remettre au goût du jour, mais il n’en est rien. Pourquoi n’écoutons-nous plus Frank Zappa ?

La première raison tient à l’hybridité de sa production musicale, qui permet difficilement de constituer un public large et durable, restreignant par là-même son audience. Est-ce du rock ? Du jazz ? De la musique expérimentale ? Ou plutôt du jazz-fusion, ou bien encore du rock progressif ? Ou alors tout cela à la fois ? Parce que l’œuvre de Zappa compile tout ces courants par la greffe de multiples genres musicaux sur un style singulier (doo-woop, rythm&blues, rock psychédélique, musique contemporaine, free jazz, funk etc), sa musique, en constante évolution du milieux des années 1960 jusqu’à la fin des années 1980, ne peut correspondre à un type de public en particulier, si ce n’est les « zappaïens » purs et durs qui n’ont d’oreilles que pour lui. Réputé difficile d’accès pour les amateurs de rock ou de funk en raison de la complexité mélodique et rythmique, il est largement ignoré par le public du jazz car les formes musicales qu’il emploie correspondent à une sensibilité qui lui est différente. De même, ses œuvres de musique savante, mêlant les procédés rythmiques de Varèse et le langage harmonique de Stravinsky, font appel à une audience restreinte pour laquelle le public populaire est très peu perméable. Car Zappa n’a pas tant essayé d’abaisser la musique savante au rock (ses œuvres purement contemporaines en portent peu la marque, à l’exemple de la collaboration avec le London Symphonic Orchestra et Nagano), mais de faire rentrer des procédés mélodiques et rythmiques « savants » dans la musique « populaire » elle-même. Savons-nous qu’il est un des principaux instigateurs du Jazz fusion, voire le pionnier si l’on en juge la sortie de l’album Hot Rats en 1969, contemporain de la réalisation de Bitches Brew par Miles Davis ? Savons-nous encore qu’il a mis au point la xénochronie, technique de mixage en studio visant à assembler deux plages musicales rythmiquement et harmoniquement différentes ?

Il y a une seconde raison, inhérente aux caractères propres de son œuvre. Sa production peut apparaître inégale, ce que l’on peut excuser en regard des 62 albums réalisés de son vivant — pour un total de 102 si l’on compte les parutions posthumes de toute sorte. Aussi, la fin des années 1970 et le début des années 1980 constitue un passage étrange de sa carrière pendant lequel il égrène notamment quelques productions pop-rock qui ne sont pas à l’image de son art. Et c’est — malheureusement à mon sens  — ce qu’on retient aujourd’hui de Zappa, dont la chanson correcte, si ce n’est banale, qu’est Bobby Brown. L’évolution hétéroclite de sa carrière a le désavantage de masquer parfois quelques albums des plus intéressants, dont l’époque progressive avec Uncle Meat (1968), la période jazz-fusion avec Hot Rats (1969) et One Side Fitz All (1975), ou encore le très difficile d’accès Thing-Fish (sorti en 1984). Ses performances live sont aussi très disparates, aussi faut-il se concentrer sur les sommets inégalables que sont le live à Stockholm en 1973, en collaboration avec le violoniste français Jean-Luc Ponty, ou encore celui d’Helsinki l’année suivante. Et puis il y eut Boulez Conducts Zappa. Le chef d’orchestre français accepte en 1984 d’interpréter avec l’ensemble intercontemporain un ensemble de pièces composées et orchestrées par Zappa lui-même. Si la proximité musicologique avec le Sacre du printemps de Stravinsky ou Amèriques de Varèse est forte au point que l’on pourrait légitimement dénier à Zappa un style et une inspiration singulières, la réalisation de cet album consacre ses qualités de composition et la rigueur de son écriture. Ceci d’autant plus que la reconnaissance a été largement partagée par les musiciens classiques, dont témoigne la collaboration avec les chefs d’orchestre Nagano et Mehta.

On comprend mieux dès lors que l’engouement pour sa production musicale ait pu lui être contemporain, et non posthume, car sa créativité correspondait à « l’esprit d’une époque », raison pour laquelle il accéda à la célébrité. Pour mieux comprendre ce point, il faut appréhender l’histoire culturelle des années 1960 et 1970 sous l’angle générationnel : Zappa fut adulé par une partie de la génération attribuée en France aux « trente glorieuses » — ou à ses équivalents à l’étranger — qui fut successivement adolescente puis adulte au tournant des années 1970. Venant d’horizons sociaux assez larges, elle s’entichait facilement d’expériences artistiques et culturelles diversifiées qui ne se bornaient pas à un type de public déterminé, des Stooges à Ravi Shankar et de la psychanalyse aux spiritualités orientales, même si cet enthousiasme pouvait parfois tourner à l’amateurisme dans son élan.

Comment alors pénétrer une sensibilité qui ne nous est plus contemporaine et remettre —souhaitons-le — Zappa au goût du jour ? Il faut d’abord replacer la dimension ironique inhérente à son style. Les bizzarreries sonores, les bruitages incessants, les mises en scène comiques de ses concerts doivent être accueillis avec une légèreté et un second degré que nous devrions reconsidérer à notre époque. Aussi faut-il ne pas s’arrêter à la première écoute, qui peut procurer tout au plus de la curiosité amusée, si ce n’est une vague irritation. L’art de Zappa doit se découvrir progressivement, avec persévérance, pour comprendre la genèse de ses choix esthétiques : se différencier de son époque, faire montre d’anticonformisme surtout quand la culture hippie, puis punk-new wave devenaient rapidement des formes de conformismes à rebours de la culture conservatrice américaine, dite elle-même « dominante » (Et contrairement aux possibles idées-reçues, la musique de Zappa n’est pas  liée à l’usage des drogues). Il faut se laisser surprendre par le caractère hétéroclite de ses performances, où l’on passe — brutalement certes — d’une séquence free jazz à une parodie de doo-woop, puis à une reprise d’un thème stravinskien. Mais c’est peut-être sur ce point précis que son œuvre devrait intéresser notre génération et notre époque, car la partition entre musique « savante » et « populaire » n’a plus de sens musical ni sociologique chez Zappa, qui sut faire apprécier à un public diversifié la notion d’exigence musicale. Même à Boulez.

Dorian Bianco

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