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Portrait

L’albanais du dernier wagon

Rédigé par

Le 6 avril 2017

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L’albanais du dernier wagon

Il est 21: 45. C’est à Nation que tout commence. J’ai un peu la tête qui tourne et je décide de m’allumer une cigarette au bout du quai du RER A. Erreur de calcul, le train pour Cergy arrive déjà, je n’aurai pas le temps de la finir. Je la terminerai dans le dernier wagon. Il faut savoir avant tout que le dernier wagon du RER A jouit d’une réputation très spéciale. C’est celui des marginaux, des banlieusards, des fêtards, où les règles de civisme de la RATP ne s’appliquent pas : on y fume, on y boit, on y écoute a fond Jul, SCH, Lacrim, Gradur, on étend librement ses pieds sur les sièges sans que personne ne fasse la moindre remarque, sans même que personne ne ressente la moindre gêne vis a vis de tout cela. Ce ne sont finalement que les habitués qui montent dedans, et tous les voyageurs de cette ligne connaissent la règle : on veut fumer dans le RER, on va dans le dernier wagon; on ne supporte pas les fumeurs dans le RER, on ne monte surtout pas dans le dernier wagon. Le darwinisme des transports en quelque sorte. J’y ai vu des choses et rencontrés des gens incroyables. J’ai vu des amitiés s’y créer, des amours y naitre, des voyageurs y apprendre qu’ils étaient père pour la première fois, des échanges commerciaux s’y effectuer,…. Et ce voyage ci m’a fait rencontrer un personnage emblématique de ce dernier wagon.
Châtelet 21:56. Un homme monte et s’assoit au milieu de l’étage du dernier wagon. A priori il ne ressemble pas aux habitués : la cinquantaine, look de fonctionnaire, petites lunettes rondes, mallette griffée du logo de la mission locale des Hauts de Seine, chemise qui porte encore les traces d’une chaude journée de travail. Intérieurement je pense « encore un mec qui s’est perdu dans le dernier wagon, quand il verra dans quoi il s’est embarqué il comprendra qu’il ne faut plus remonter ici. » Le train part de Châtelet, tout le monde allume son joint fraichement roulé, le wagon est vite embaumé de fumée et de vapeurs d’alcool, la voix électrique de Jul résonne. C’est, somme toute, un trajet banal.

Charles de Gaulle-Etoile 22:03. Trois jeunes filles aux allures extravagantes montent dans le wagon. Cigarette allumée, bouteille de Jack a demi entamée, reprenant sans erreur les paroles de « Wesh Alors », elles se fondent finalement bien dans le paysage. Prenant place face à moi, elles commencent à parler bruyamment entre elles.

A 22:07, le train arrive à La Défense, et j’entends d’un coup les jeunes filles chuchoter en regardant le fonctionnaire monté à Châtelet « mais si c’est lui je te dis, Fouzia a même pris une photo avec lui la dernière fois ». L’une d’entre elle se lève et interpelle le fonctionnaire « monsieur je peux avoir un paquet de cigarettes s’il vous plait ? » et le fonctionnaire de lui sortir un paquet de Philip Morris de sa poche, avec le sourire rassurant de cet oncle que vous adorez et qui vous inspire confiance. Sans plus attendre, ses deux amies se lèvent « c’est bien lui je vous l’avais dit » et vont également demander un paquet à cet homme, qui le leur donne sans broncher. Puis tout le wagon finit par en faire autant. Et le fonctionnaire continue à distribuer des paquets comme on distribue des tracts. Plutôt habitué à voir des personnes demander plutôt que donner des cigarettes, j’assiste à ce spectacle sans vraiment comprendre ce qui se déroule sous mes yeux. Le RER arrive à Houilles/Carrières-sur-Seine, le fonctionnaire descend en saluant d’un grand geste de la main tout le wagon et en prononçant avec un fort accent des Balkans, et toujours ce sourire familier et naturel : « Au revoir tout le monde ». C’était les seuls mots que je l’ai entendu dire de tout le trajet. Réalisant peu à peu ce que je venais de voir, je demande aux autres voyageurs de m’expliquer ce qu’il s’était passé. L’un d’eux (Farid de son prénom) me décrit cet homme comme un immigré albanais habitué du RER de 21:56, qui est toujours présent entre Châtelet et Houilles. Il suffisait de lui demander pour avoir droit à un paquet de cigarettes. Pourquoi fait-il cela ? Personne n’en a la moindre idée et ce n’est pas faute d’avoir essayé de comprendre. Selon les habitués de ce train, il ne veut même pas d’argent en échange des paquets. « La dernière fois tout ce qu’il nous a demandé c’est de fumer un peu sur un joint » me lance Boubakar, un autre habitué de ce wagon.

L’homme était toujours là, dans le même train, aux mêmes heures, entre les mêmes stations, et donnait toujours des paquets à qui lui en demandait. Il faut le connaitre, et le reconnaitre, pour pouvoir profiter de sa générosité inexpliquée. C’est peut être sa façon à lui de rendre service à son prochain, ou à Paris, sa terre d’accueil. Ce qui m’a surpris, c’est que tout le monde connaissait cet homme, ou en avait entendu parler, comme s’il s’agissait d’une légende urbaine qui, à la manière des personnages du Minuit a Paris de Woody Allen, ne nous apparaissent que si l’on se place au bon moment, au bon endroit.

Adam Houmour

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